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Entretien avec Nicolas Jean, charpentier de l’Ubaye et complice des prouesses de Benjamin Védrines : « Ma présence aujourd’hui, je la dois à lui »

Nicolas Jean, charpentier ancré dans la vallée de l’Ubaye, est devenu bien plus que l’acolyte discret de Benjamin Védrines, figure montante de l’alpinisme français. Leurs trajectoires, entremêlées depuis bientôt une décennie, illustrent la force de la collaboration et des liens qui unissent les grimpeurs d’aujourd’hui, entre loyauté d’atelier et exploits himalayens. À travers l’écoute et la confiance, ce duo a su gravir, au sens propre comme au figuré, des sommets jusqu’alors inédits. L’approche artisanale de Nicolas, forgée sur les chantiers et les sentiers ubyens, éclaire d’un jour nouveau la pratique de la montagne, loin de la seule course à la performance. Dans cet entretien, il revient sur son parcours singulier, son attachement viscéral à l’Ubaye, et la complicité sans faille qui le lie à Benjamin Védrines.

Nicolas Jean : un charpentier de l’Ubaye entre artisanat et verticalité

Quand on évoque Nicolas Jean, on imagine d’abord un charpentier concentré sur son ouvrage, plane et maillet en main, façonnant la structure d’une maison alpine dans un village reculé. Ce quotidien manuel, il l’a choisi en pleine conscience, perpétuant le savoir-faire local qui fait la fierté des Hautes-Alpes-de-Provence. Pourtant, le bois et la montagne sont pour lui des matières soeurs : chacune exige rigueur, anticipation et humilité devant les éléments. L’artisanat de Nicolas ne s’arrête pas au chantier – il façonne sa vie entière, de l’atelier aux cimes, imprégnant ses choix sportifs d’une philosophie résolument manuelle.

« Il y a dans la charpente une logique que je retrouve en alpinisme », confie-t-il souvent. La minutie dans la préparation des courses rappelle le montage patient d’une charpente traditionnelle, chaque pièce devant s’emboîter avec précision pour garantir la sécurité de l’ensemble. À l’instar des pans de bois assujettis à la neige hivernale, Nicolas s’érige face à l’imprévu, prêt à ajuster ses plans à chaque nouvelle tempête d’altitude.

Élevé à Barcelonnette, il a rapidement trouvé dans l’entreprise artisanale familiale un modèle d’apprentisage concret, où l’on apprend moins par les discours que par l’observation du geste juste. Cette éducation chez les bâtisseurs de l’Ubaye lui insuffle dès l’adolescence le goût du travail bien fait et le refus du compromis sur la qualité. Or, c’est justement cette discipline silencieuse qui structure sa vision de la montagne : Nicolas n’est pas du genre à fanfaronner sommet après sommet, préférant cultiver la patience et l’écoute – de soi, de la montagne, et surtout des partenaires de cordée.

Ce double ancrage, professionnel et sportif, révèle une dimension rarement abordée dans le récit des exploits alpins. Là où d’autres ne jurent que par la performance pure, lui revendique une approche du terrain nourrie par l’expérience de l’atelier, où la sécurité prime toujours sur la prise de risque gratuite. Ce sens du détail, il le transmet naturellement à ses compagnons de sortie. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Benjamin Védrines, en quête d’alliés fiables pour ses aventures les plus ambitieuses, a choisi Nicolas comme partenaire attitré. Pour ce dernier, l’exigence artisanale est le socle sur lequel bâtir la confiance mutuelle indispensable dans les courses engagées.

C’est aussi là que s’enracine leur capacité à tenter l’inédit : du chantier au sommet, Nicolas sait que la réussite dépend d’abord de la solidité des fondations – qu’elles soient en bois ou en confiance humaine. Sa trajectoire confirme qu’une pratique authentique du métier peut s’allier à une vision novatrice de l’alpinisme de haut niveau, laissant dans la neige, au fil des arêtes ubayennes et himalayennes, une empreinte toute singulière.

Une complicité forgée sur les pentes : Nicolas Jean et Benjamin Védrines

Impossible d’évoquer Nicolas Jean sans mentionner le binôme qu’il forme depuis près de dix ans avec Benjamin Védrines. Si, autrefois, les seconds de cordée vivaient dans l’ombre d’alpinistes héroïsés, l’époque a heureusement changé. Aujourd’hui, la lumière est mieux partagée, la performance collective valorisée. Le tandem Nicolas et Benjamin incarne cette nouvelle génération qui fait passer la force du duo et la confiance réciproque avant l’égo ou l’individualisme.

Benjamin, originaire de la Drôme, s’est vite entouré de compagnons à la fidélité et la solidité éprouvées. Nicolas Jean est de ceux-là. Ils se croisent d’abord dans les Ecrins, grimpent ensemble quelques classiques, avant que la confiance ne prenne le pas sur la simple coïncidence. Loin des feux médiatiques, ils enchaînent swansons, courses hivernales et projets audacieux, nourris d’une complémentarité rare : quand Benjamin rêve d’innovations techniques et de records, Nicolas tempère, sécurise, anticipe.

Cette collaboration trouve tout son sens dans leurs expéditions en Himalaya, et notamment lors du succès retentissant sur le Jannu Est, un sommet effrayant de 7468 mètres gravi par la face nord, un exploit que seule une complicité totale pouvait permettre. Trois jours d’engagement intense, sous la menace permanente des avalanches ou du froid extrême, où chaque geste compte et où, devant l’inconnu, la confiance dans l’autre fait la différence.

Benjamin n’a jamais caché que sans Nicolas à ses côtés, bien des projets seraient restés des rêves inachevés. Pour Nicolas, cette fidélité n’a rien d’une servitude : « Ma présence aujourd’hui, je la dois à lui », lâche-t-il dans un de leurs récents entretiens. Car il y a, dans leur collaboration, un aller-retour de reconnaissance mutuelle : l’un aiguisant l’esprit d’équipe, l’autre repoussant toujours plus loin les limites partagées.

Quelques anecdotes illustrent bien cet équilibre. Sur le Broad Peak, premier 8000 à 21 ans seulement pour Nicolas, le duo se relaie sans faille lors du bivouac d’altitude, partageant la moindre ration, la moindre hésitation. Plus récemment, sur une arête du massif des Écrins, un sauvetage improvisé resserre encore leur amitié. Leur style, c’est le refus du vedettariat, préférant la discrétion d’efforts concertés à la brillance des exploits solitaires. Leurs succès sont ainsi ceux d’une génération qui assume de dépendre des autres, et d’avancer à deux.

De l’Ubaye aux plus hauts sommets : une trajectoire d’exploits partagés

La vallée de l’Ubaye peut sembler à l’écart des grands axes alpins, mais elle a forgé quelques-uns des caractères les plus endurcis de la montagne française. Nicolas Jean en est l’exemple vivant : dès son plus jeune âge, il arpente les crêtes environnantes, se lançant en 2015, à seulement 16 ans, dans un défi que peu auraient imaginé. Gravir les 63 sommets ubayens de plus de 3000 m en moins de 20 jours, uniquement à vélo pour les approches. Un exploit autonome, sans moteur, où chaque montée est précédée d’un échauffement cycliste parfois plus difficile que l’ascension.

Ce projet fondateur dessine déjà une certaine idée de l’alpinisme, faite d’engagement physique mais aussi d’attachement au territoire. Nicolas ne se contente pas d’ajouter des lignes à son palmarès : il défend un mode d’action respectueux de l’environnement local, bannissant autant que possible les moyens motorisés pour privilégier la mobilité douce. Cette défiance envers la facilité technique, il la transformera plus tard en éthique lors de ses expéditions lointaines.

À chaque nouvelle étape de sa carrière, cette pédagogie des efforts auto-organisés nourrit sa réputation. L’appel de l’Himalaya, inévitable pour qui rêve de sommets, se fait entendre dès la rencontre avec Védrines. Ensemble, ils accumulent les courses de préparation dans les Alpes, avant de s’attaquer à leur premier 8000 lors d’une expédition sur le Broad Peak. Nicolas y découvre l’absolu vertige de l’altitude, le partage nécessaire dans les moments critiques, et la fragilité de la réussite quand le souffle se fait court.

Leur dernière prouesse, en octobre, sur la face nord du Jannu Est, consacre leur méthode : une organisation minutieuse, une gestion constante des risques, et surtout, une solidarité sans faille. Dans leurs entretiens, tous deux insistent sur la qualité des décisions partagées, l’absence de rivalité inutile, et le plaisir de réécrire ensemble une page de l’histoire himalayenne. Le monde de la montagne observe, admiratif, ce qu’un duo bâti sur l’écoute et la confiance peut accomplir là où l’ego a souvent coûté cher.

Des arêtes escarpées de l’Ubaye aux glaces du Népal, Nicolas Jean trace une route singulière qui inspire la jeune génération des montagnards. La fidélité à son environnement d’origine, la recherche d’un équilibre entre artisanat et exploits, confèrent à son parcours une résonance qui dépasse la simple performance. La vallée qui l’a vu naître demeure la racine de toutes ses ambitions futures, tissant le fil rouge de son ascension humaine et sportive.

Confiance, transmission et nouvelles pratiques de l’alpinisme contemporain

Les voies qu’empruntent Nicolas Jean et ses compagnons témoignent d’une évolution profonde des mentalités en montagne. Dans leurs propos, la notion de confiance dans l’autre revient sans cesse : elle n’est plus un simple atout, mais une condition de la réussite – et parfois de la survie. Les années passées à s’entraîner ensemble, à anticiper les failles de l’un ou les forces de l’autre, relèvent d’un travail de fond presque invisible pour l’observateur non averti.

Ce qui frappe, dans leur approche, c’est l’idée de transmission. Nicolas, fort de son double regard d’artisan et de montagnard, refuse la culture du secret ou de la compétition vaine. Il partage volontiers ses stratégies d’approche, ses astuces de bivouac ou ses analyses des situations extrêmes pour aider les plus jeunes à éviter les pièges du terrain. Cette pédagogie informelle irrigue désormais tout un réseau de passionnés dans les Alpes du Sud, où émergent des collectifs de grimpeurs prônant, eux aussi, la solidarité et la vigilance partagée.

La pratique de l’alpinisme a ainsi changé de visage : moins centrée sur l’exploit isolé, elle valorise l’intelligence collective, la gestion des risques intelligible, et l’ajustement permanent aux conditions. Dans ce contexte, la figure du leader solitaire cède la place à celle d’un guide qui sait écouter, accompagner, parfois renoncer pour préserver l’unité de la cordée. Les récits de Nicolas Jean en font foi : s’il lui arrive d’être en première ligne lors d’une ascension difficile, il n’oublie jamais de consulter ses partenaires, d’ajuster sa stratégie, ou d’attendre ceux qui peinent.

Ce respect du groupe, hérité autant de l’artisanat que de l’éthique montagnarde nouvelle génération, se diffuse de plus en plus. Les expéditions menées avec Védrines sont devenues des références, jusque sur les réseaux sociaux, où leurs aventures documentées servent de modèle pour d’autres équipes motivées. Cela implique aussi une réflexion sur la modestie : accepter la part d’incontrôlable, reconnaître qu’un sommet n’est jamais acquis, et que chaque retour est une victoire.

En filigrane, c’est toute une culture de la montagne qui se transforme au contact de personnalités comme Nicolas Jean, infusant une certaine humilité et une grande humanité dans le récit des prouesses. Les jeunes alpinistes de l’Ubaye, autrefois cantonnés aux seconds rôles, deviennent aujourd’hui les artisans d’une nouvelle modernité, où l’on partage le mérite autant que l’effort.

Perspectives en 2025 : quels horizons pour Nicolas Jean, l’Ubaye et la pratique partagée de l’alpinisme

Alors que l’année 2025 s’ouvre sous le signe de nouveaux défis dans les Alpes et au-delà, Nicolas Jean reste fidèle à son engagement de charpentier-montagnard. Pour lui, la réussite ne se résume jamais à l’obtention d’un sommet supplémentaire ou d’une reconnaissance médiatique soudaine. Elle s’inscrit au contraire dans la continuité, la transmission, et l’ancrage dans un territoire qu’il se refuse à quitter, malgré les sollicitations internationales.

Les saisons à venir seront marquées par l’envie d’approfondir cette double vie, entre chantier et haute altitude. Les projets collectifs se multiplient dans la vallée de l’Ubaye, où Nicolas s’investit aussi dans la formation des plus jeunes à une pratique respectueuse et autonome. Il songe à lancer, avec quelques compagnons, une structure dédiée à l’encadrement des expéditions écoresponsables, une manière de faire perdurer la tradition d’artisanat local couplée à une éthique de la montagne contemporaine.

La collaboration avec Benjamin Védrines ne faiblit pas, bien au contraire. Les deux compères projettent d’explorer de nouveaux itinéraires dans l’Himalaya, avec cette même volonté de construire patiemment, en toute confiance, des succès de cordée. D’autres binômes émergent dans leur sillage, validant la pertinence de cette approche concertée qui rompt avec l’individualisme du passé. Les retombées sont multiples, qu’il s’agisse de nouvelles méthodes d’entraînement, de ressources pédagogiques partagées ou de la revalorisation du rapport à l’artisanat dans la montagne moderne.

La vallée de l’Ubaye, quant à elle, capitalise sur ces réussites pour attirer une nouvelle génération d’apprentis, aussi attachés à la culture montagnarde qu’au savoir-faire local. Nicolas y tient un rôle de passeur, veillant à maintenir ce fil entre passé et futur, entre gestes d’atelier et prouesses sportives. La reconnaissance se construit lentement, à l’image du bois qu’il façonne, solide et durable.

Le témoignage de Nicolas Jean, tissé de modestie et d’audace, continue d’inspirer bien au-delà du cercle des alpinistes avertis. Il rappelle, en 2025 comme hier, que la valeur d’un exploit se mesure autant à la confiance partagée qu’au sommet conquis.

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